Bones, le punk ramassé sur le bord de la route

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J'existe malgré toi

Comment exister avec les autres ? Comment exister quand on sait pas exister ?

J'aimerais qu'on pense le monde pour l'ensemble des gens, mais surtout pour les "petit-es", celleux qui n'y arrivent pas, qui ne savent pas faire, qui ne trouvent pas leur place. Celleux pour qui on n'a pas pensé le monde, même quand c'est parce qu'iels sont moins nombreuxes. Parce que les autres, iels ont déjà leur place partout, iels arrivent déjà à exister, si un espace leur convient pas et se fait pas en fonction d'elleux, ça changera rien, parce que soit iels arriveront à s'y adapter, soit le reste leur suffira. Les autres, iels n'en souffriront pas.

 

Souvent, quand je construis un truc pour moi, à partir du moment où j'y inclus d'autres gens, ça se transforme en leur projet, leur espace
Et ça pourrait être cool, en mode partage, tout le monde a sa place et on échange, on participe, on bouge ensemble
Mais ça, c'est rare
Souvent, ça devient : plu' moi
D'un côté, c'est très cool de voir que ce que je fais peut apporter qqch aux autres
D'un autre côté, si moi j'y ai plu' ma place une fois que les autres l'ont, bh c'est dommage parce que j'en avais besoin quoi, j'ai impulsé ça parce que moi j'en avais besoin, j'y ai inclus d'autres gens parce que je me suis dit que ça pouvait leur faire du bien, pas parce que j'en avais plu' besoin
Et l'inverse est sûrement vrai aussi, je sais qu'il m'arrive de prendre toute la place ou en tout cas beaucoup de place, y compris dans les projets des autres, et je suppose que même si on me le dit pas, il arrive que je donne la sensation à des gens qu'iels n'ont plus leur place ou en tout cas qu'iels ne se sentent plus à leur place dans un espace / projet qu'iels ont créé, et j'en suis désolé parce que ça n'a jamais été le but (en même temps si on m'en parle pas c'est compliqué de me rendre compte de ce que les autres ressentent, et de m'ajuster)
C'est pour ça que j'arrive pas à créer avec des gens
C'est pour ça que j'ai peur de fêter mon anniv'
C'est pour ça que j'ai peur de fêter noël etc
C'est pour ça que j'ai peur de tout ce qui fonctionne à plusieurs
C'est pour ça que j'ose pas monter un groupe, prévoir un événement, me lancer dans quoi que ce soit qui implique d'autres gens
C'est pour ça que je peux pas vivre avec des gens et que j'ai besoin de mon espace à moi en solo
C'est pour ça que j'écris des chansons tout seul, j'artiste tout seul, je vis tout seul
C'est pour ça que mon blog est là, que c'est mon projet perso et que personne peut y travailler avec moi
C'est pour ça que chaque fois que j'en partage un extrait, je tremble, alors qu'à la base ça me fait plaisir
C'est pour ça que dès qu'un truc me tient à coeur, j'ai du mal à le partager
Jusqu'ici, j'ai toujours été incapable de trouver ma place avec les autres, parmi les autres, incapable de créer avec les autres, de fonctionner avec quelqu'un
Jusqu'ici, c'est soit je fais tout seul dans mon coin, et à la rigueur je montre le résultat final (ou pas), soit je me dissous dans l'autre, dans le projet les idées la personnalité les besoins de l'autre, des autres
Jusqu'ici, c'est soit j'existe mais tout seul, soit j'existe pas mais avec les autres
(Oui bon ok c'est beaucoup arrivé que j'existe pas mais tout seul, cependant c'est pas le sujet, là je parle d'exister avec les autres)
Et je dois reconnaître que c'est dur
J'ai beaucoup de mal à l'exprimer, pour plein de raisons, et quand j'arrive à en parler j'ai l'impression de tout ramener à moi, de faire mon Caliméro, d'en rajouter, bref de faire tout ce qu'il faut pas
Alors oui, c'est dommage que j'aie besoin du regard des autres pour exister avec elleux
La bonne nouvelle, c'est qu'au moins pour exister avec moi j'ai rarement besoin du regard des autres, genre ça peut arriver, c'est déjà arrivé, mais c'est plus anecdotique qu'autre chose
C'est vraiment dans mon rapport à l'autre, aux autres, c'est dès que je sors de ma tête pour m'approcher du monde, que soudainement tout change et je sais plu' qui je suis même si une seconde avant je savais pour moi, j'ai jamais réussi à savoir qui j'étais pour les autres
Alors oui, je sais qui je suis pour moi, qui j'aimerais être pour les autres, qui j'aimerais être avec les autres, enfin jusqu'à un certain point
Mais j'arrive pas à l'extérioriser, parce que dès que l'autre existe, je disparais
C'est pas nécessairement la faute des autres hein, c'est un mélange de plein de trucs, parfois c'est la faute de qqn et parfois non, parfois c'est la responsabilité de plusieurs personnes dont moi, souvent c'est beaucoup une question de situation et de trauma'
N'empêche que la conséquence factuelle, c'est que dès que l'autre existe, je disparais en grande partie, parce que je ne peux pas être moi avec les autres
Et je suis fatigué de ça.
Je suis fatigué, parce que j'aimerais avoir le droit et me sentir le droit, pas seulement d'exister, pas seulement d'exister parmi les autres, mais aussi avec les autres
Alors évidemment, beaucoup de choses participent à ça, et j'ai aussi un gros travail à faire sur moi-même, et ça tombe bien : je le fais. J'avance, petit à petit.
Mais voilà, j'aimerais bien pouvoir un jour, parfois, exister avec les autres plutôt que malgré les autres
Ouais j'ai des rêves irréalistes
C'est dur, d'être en lutte permanente
Et probablement je suis pas le seul à ressentir des trucs comme ça, sans doute même pas le seul à en parler, sauf que ça ne change rien à ma situation : je ressens ça, je sais pas comment agir dessus, ça m'épuise, et ça participe grandement à ma fuite de la réalité partagée
Sans parler du fait que mon cerveau m'éloigne malgré moi de la réalité partagée, qu'il se casse la gueule et qu'un jour je perdrai accès au monde extérieur parce que je ne serai plus capable de m'astreindre à le rejoindre
Chaque fois qu'une de mes idées, qu'un de mes projets, qu'un de mes rêves, qu'une de mes tentatives, est utilisé-e par d'autres sans moi, est rejoint-e par d'autres et que je m'en retrouve exclu (même sans que personne l'ait voulu, l'ait fait exprès, ni l'ait vu), bah non seulement ça me fait mal, mais ça m'éloigne encore plus de la réalité partagée
Et ça a pour conséquence qu'au lieu d'aller davantage vers l'autre, de multiplier les tentatives pour créer à plusieurs, vivre à plusieurs, essayer à plusieurs, ben je recule de plus en plus, je m'enferme de plus en plus en moi, je fuis de plus en plus l'humanité
Alors bien sûr, j'essaie encore, je continue, je tente, parfois
Mais ça se réduit, l'envie se réduit, le positif se réduit, et l'écart se creuse, entre moi et les autres, entre le monde et moi
J'ai déjà dépensé tellement d'énergie là-dedans, tellement de parts de mon âme sont parties en fumée à force d'essayer de croire que je pouvais faire partie de, grandir avec
Des années que je propose de monter un groupe ou une troupe, que j'essaie de m'inclure à tel ou tel projet, que j'essaie de participer et de vivre en société
Des années que je propose de vivre telle ou telle chose ensemble, de construire telle ou telle chose ensemble, que j'essaie d'exister avec
Des années que je demande de l'aide pour tel projet, que je demande si telle idée intéresse, que j'essaie d'inclure l'autre
Des années que je me ramasse, que je douille, qu'il y a juste pas la place
C'est pas un reproche à mes entourages successifs, c'est un constat d'échec
Alors bien sûr, des fois ça marche, des fois j'invite qqn à un concert et la personne vient. Parfois, elle existe tellement, que moi je sais plu' où me mettre, que j'arrive plu' à parler aux autres parce que je sais plu' comment je suis supposé exister avec mes potes. Des fois ça marche, des fois j'invite qqn chez moi et la personne vient. Parfois, elle est tellement à l'aise, que j'ose même pas lui demander d'enlever ses chaussures ou de ne pas ramener ce dont je ne veux pas chez moi, et je me retrouve à subir sa présence alors que je me réjouissais d'un moment ensemble, subir son impact sur mon appart alors que j'avais tout bien préparé en amont y a même les règles de ma maison affichées dans ma maison et sur internet pour que tout le monde sache qu'il faut pas ramener de poivrons. Des fois ça marche, on se voit avec des potes et on chante des chansons ensemble et on passe pas trois heures à chercher quoi chanter pour finalement abandonner alors que j'ai des carnets à chansons pour ça. Parfois, on chante que les chansons de l'autre (celles qu'iel connaît, pas celles qu'iel écrit), parce qu'iel connaît pas les miennes (pas celles que j'écris, celles que je chante), je bride ma voix pour pas prendre toute la place et je me fais donc mal à la gorge, ou alors je finis par m'ennuyer parce que je peux pas vraiment participer. Des fois ça marche, j'envoie un message et on me répond, j'appelle et on décroche. Parfois, on me répond sèchement, ou complètement à côté de ce que j'essaie de communiquer, et je finis par retourner me cacher dans mon trou parce que je vois pas comment être plus clair et efficace dans ma communication, par exemple si je dis en début de conversation que je suis en crise / je demande de ne pas appuyer sur tel truc, et paf la personne appuie là où ça fait mal, sans doute sans le vouloir. Des fois ça marche, je fais part de mes sentiments à qqn et la personne le prend pas mal et se sert pas non plus de moi. Parfois, elle ne respecte pas mes limites, mais c'est parce que je suis pas capable de les faire respecter et c'est pour ça que je les énonce en amont, mais les gens oublient, les gens ont leur vie, leurs difficultés, ça peut pas tourner autour de moi, y a que ma vie qui tourne autour de moi et c'est très bien comme ça, mais quand même c'est douloureux de ne pas pouvoir en vouloir à qui que ce soit puisque personne n'a fait exprès et que tout le monde a des blocages, des spécificités, y a toujours une très bonne explication, une très bonne raison pour qu'on écoute ses limites et pas les miennes. Des fois ça marche, parfois le fait que ça marche fait encore plus mal.
C'est pas pour rien que je dis souvent "imagine que ça marche pas, ou pire, imagine que ça marche..." ou toute variation e la formule.

Dans deux mois, j'aurai trente ans. Dans deux mois, je fêterai mes trente ans. Et c'est pas moi qui organise la fête. Pour plein de raisons, mais entre autres, parce que si je m'investis dans l'orga, si j'essaie d'organiser avec, d'être vraiment impliqué, je sais que ça se passera mal. Pourtant, les gens qui organisent, c'est mes ami-es, c'est des gens qui me connaissent et que je connais, des gens avec qui j'ai l'habitude de faire plein de trucs, des gens qui font attention à moi, qui tiennent à moi, même (la preuve, y m'organisent mon anniversaire). Les invité-es, c'est des gens que j'aime, que j'ai envie de voir, avec qui j'ai envie de passer du temps. Je suppose qu'iels tiennent à moi, au moins un peu, pour la plupart.
Pourtant, ça me terrifie, notamment parce que j'ai peur que personne ne vienne, que personne ne fasse l'effort d'être là pour moi (je sais qu'une partie de cette peur n'a pas de raison d'être, par exemple les gens qui organisent et chez qui ça se passe seront là, je vais pas être seul, mais ça n'enlève pas la peur, même concernant ces personnes)
Et aussi parce que j'ai peur qu'au final, tout le monde passe un bon moment, pendant que je chiale tout seul dans mon coin sans que personne le remarque, comme une des deux seules fois où j'ai fêté mon anniversaire (l'autre fois, y a certes eu un peu de ça, mais je m'en souviens pas, étant donné que le viol a pris la majeure partie de la place dans mon souvenir, et ça normalement ça risque pas d'arriver cette année puisqu'il est clair pour tout le monde qu'il ne faut pas coucher avec moi tant que je ne serai pas en capacité de consentir, donc avant tout en capacité de dire non)
Oui, j'ai envie que mon anniv' soit un moment convivial où tout le monde peut s'éclater, mais la priorité, c'est que moi je m'éclate, que moi je passe un bon anniv', que moi je sorte de là en me disant que c'était une bonne idée d'organiser ça, et que même si je recommence pas, c'était bien et ça valait le coup
Oui, j'ai envie, et besoin même, que mon anniv' tourne autour de moi, que la priorité ce soit moi, et que moi passe avant tout le reste, avant toustes les autres
Pour un week-end, j'ai envie de ne pas me soucier des autres plus que de moi, ne pas m'oublier pour les autres, ne pas prendre sur moi parce que les autres ont besoin, mais juste exister, moi, et prendre toute la place si ça me chante, parce que c'est mon anniversaire, si je prends pas toute la place à cet endroit et ce moment, où et quand aurai-je le droit de le faire ? Comment me sentir en droit de prendre de la place ? Comment exister en présence des autres ?

Alors oui, bien sûr, je me réjouis quand je vois mes potes faire des trucs cool, même quand j'y ai pas ma place, j'suis sincèrement heureux de les voir s'éclater, avancer. Je suis ravi d'aller en concert, de participer aux événements des autres, d'être là pour le résultat des autres. Et je vais continuer. Je vais continuer à me réjouir pour les autres et me réjouir avec les autres.
Mais j'aimerais bien que les autres se réjouissent pour moi quand je leur parle d'un accomplissement, j'aimerais tellement que les autres s'impliquent quand je leur parle d'un projet, j'adorerais que ça ne finisse pas par moi qui chiale tout seul.
Je demande pas que le monde autour de moi, je demande qu'il me prenne en compte, pour de vrai, profondément.

J'aimerais qu'on pense le monde pour l'ensemble des gens, mais surtout pour les "petit-es", celleux qui n'y arrivent pas, qui ne savent pas faire, qui ne trouvent pas leur place. Celleux pour qui on n'a pas pensé le monde, même quand c'est parce qu'iels sont moins nombreuxes. Parce que les autres, iels ont déjà leur place partout, iels arrivent déjà à exister, si un espace leur convient pas et se fait pas en fonction d'elleux, ça changera rien, parce que soit iels arriveront à s'y adapter, soit le reste leur suffira. Les autres, iels n'en souffriront pas.

17 mars 2026.

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